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  • : naylaotayek@wanadoo.fr Pas plus pas moins, si j'élague c'est que l'ombre a tendance à absorber ma contenance, autant choisir où laisser ses traces avant que les imprévus du temps ne laissent tout cela s'évanouir avec les souvenirs.

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Vendredi 24 avril 2009



 

La pluie cesse enfin, pensa Ruty alors qu’elle aidait sa sœur à débarrasser les couverts du soir. Elle voulut s’arrêter à la fenêtre regarder l’éclat diffus de la réverbération au sol dans les flaques récentes, mais Becca l’appela depuis la cuisine. Becca c’était en réalité pour Rebecca. Toujours leur père la présentait comme Becca, sa fille venue du ciel. Alors depuis l’enfance le diminutif avait pris la place du nom, et c’est naturellement que leurs nouveaux amis prenaient à leur tour cette habitude de vieilles connaissances.
Dans la cuisine, elle s’affairait devant l’évier.
« Ruty chérie, le Père Simon a appelé cette après-midi. »
« Il avait dit qu’il le ferait, oui... »
Elle regretta d’avoir répondu si précipitamment, ne désirant pas que sa jeune sœur apprenne qu’elle et le Père Simon avait eu une conversation particulière avant ce jour.
Le robinet coulait toujours quand Becca posa ses deux mains en appui sur l’évier. La fumée de l’eau brûlante s’échappait pour se confondre à la buée sur les vitres humides. L’obscurité de la petite cour sur laquelle donnait la cuisine fit frissonner la jeune femme, qui ne vit rien d’autre dans cette noirceur impénétrable que le signe de quelques jours sombres à venir.
« Je crois qu’il aurait aimé te parler. »
« Je l’ai croisé chez Madame Deats quand le soleil se couchait. Il achetait de nouvelles bougies. Nous avons un peu discuté avant l’arrivée du bus. »
Ruty avait essayé de parler calmement, mais ses mots se chevauchaient et le silence de Becca, ses bras dont elle devinait le durcissement, tout cela la précipita à parler encore.
« Tu te souviens, il s’est plaint de ne plus en avoir suffisamment pour tous les pécheurs de la ville dimanche dernier ! » Comment Becca pouvait-elle s’en souvenir, elle qui n’avait pas mis les pieds à l'église depuis des années…
La faible lumière du plafonnier clignota trois fois, s’éteignit quelques secondes, se ralluma, comme un message à déchiffrer dans les ombres des deux femmes. Alors Ruty finit de ranger les restes au frigo et alla s’installer sur le perron après avoir attrapé la couverture éternellement posée à la même place, sur le petit canapé marron. Perry le chat adorait cette couverture ! Hiver comme été, il y laissait les traces de son passage, de longs poils blancs et roux, ce qui avait le don d’énerver Becca et de faire sourire Ruty.
Ennuyée par ce dernier échange avec sa sœur, perdue dans le souvenir de ses projets d’antan, elle n’entendit pas Becca sortir de la cuisine ni monter les escaliers. Lorsqu’elle rentra enfin dans la maison, il faisait noir, toutes les fenêtres étaient fermées, mais la gamelle du chat n’était toujours pas remplie, elle le savait bien.


Pourtant levée aux aurores, Ruty trouva la maison vide. En passant devant la chambre de sa sœur, elle jeta un œil et vit le lit défait ainsi que quelques habits éparpillés au sol et sur les rares meubles dont elles avaient hérité à la mort de leurs parents. Certaines dettes contractées de leur vivant, et dont elles ignoraient tout, avaient contribué à vider la maison de ses contours familiers.
Elle descendit l’escalier, encore en robe de chambre et chaussons, et se dirigea instinctivement vers la cuisine où elle pensait trouver un mot de Becca. Pas de mot. Il restait une part d’œufs brouillés dans une assiette fissurée, au milieu de la table, mais Ruty n’avait jamais très faim le matin et préférait souvent attendre jusqu’au repas du midi. Une fois la sensation de faim assouvie, elle tenait alors l’impression d’avoir mené une tâche quotidienne à son aboutissement. C’était encore la chose la plus rassurante qu’elle réussissait à atteindre. Par la fenêtre elle constata que le dallage irrégulier de la cour était bien sec, et déjà ensoleillé entre les ombres des branches voisines.
L’appel de la journée ne se fit pas attendre longtemps, et c’est avec une énergie nouvelle pourtant discrètement teintée de la lassitude de la veille qu’elle remonta se préparer à l’étage.
En passant au salon, elle s’arrêta devant la glace au-dessus de la cheminée et examina sa figure. Ruty n’était plus une toute jeune femme sans pour autant porter sur elle les traces du passé et les sillons d’une vieillesse vers laquelle elle s’acheminait paisiblement. L’insolence de son nez manquait rarement d’être souligné par sa sœur lorsque Ruty et elle se disputaient sans grande conséquence. C’était comme un rituel, un jeu au goût des heures heureuses écoulées lorsqu’elles se chamaillaient entre les jambes de leur père. Ses cheveux étaient coupés trop court, c’était vrai, mais qu’importe, pour qui voulait-elle les voir repousser ? Dans la famille, des deux sœurs, Becca avait toujours était la jolie, celle qui illumine l’assemblée par un sourire aussi doux qu’impertinent et dont on parle fièrement à voix haute. Elle avait le contact facile et aimait recevoir et sortir, là où Ruty préférait la tranquillité en toute saison et l’attrait du silence.
Elle ne s’attarda pas davantage, alla se préparer et sortit de la maison sans prendre le temps de fermer à clé la lourde porte d’entrée qu’elle franchissait de moins en moins fréquemment.

Lorsque Becca avait une quinze d’années, Ruty savait que sa sœur s’adonnait à des rendez-vous qui auraient fortement déplus à leurs parents. A ces pensées, elle rougissait en secret, le soir, dans leur chambre commune, à quelques centimètres l’une de l’autre, lorsque seul le souffle régulier de Becca troublait la tranquillité apparente de la nuit. Après les leçons de piano qu’elles prenaient ensemble chez Monsieur Kadorwski, un polonais émigré solitaire installé en ville une dizaine d’années plus tôt, Ruty se voyait rentrer seule à la maison et devait inventer toujours de nouvelles histoires pour justifier le retard de sa sœur. Le soir, une fois la lumière éteinte, Ruty ne pouvait se retenir de questionner Becca.
« Qui as-tu vu ce soir ? Ce vaurien de Tomy ou encore le fils Gransem avec sa mauvaise haleine ? »
« Qu’est-ce que tu y connais, toi, à sa mauvaise haleine ! Tu n’as jamais approché un garçon ! Et puis tu m’ennuies, si tu es jalouse tu n’as qu’à t’en dégoter un, tiens, de garçon. Je pourrais t’y aider même, si tu acceptais au moins de traîner un peu mieux sur le chemin avec moi.»
« Je ne suis pas jalouse, arrête de dire des bêtises. »
« Et puis le Père Simon n’aimerait pas du tout savoir que… »
« Ho le Père Simon par ici le Père Simon par là ! Tu devrais te marier avec lui tiens, tu es meilleure paroissienne que personne dans cette ville ne le sera jamais, tu gâches ta jeunesse si tu veux mon avis Ruty ! »
Ruty se mordait les lèvres quand elle entendait sa petite sœur parler ainsi, lui donnant des leçons comme si elle avait besoin d’en recevoir. Ses poings s’accrochaient au drap et elle remontait la couverture jusqu’à son menton.
« Je vais arrêter de mentir pour toi Becca, je te préviens. Il faudra te trouver des excuses toi même. Je ne veux plus entrer dans tes mauvais jeux. »
Elle disait cela presque tous les soirs, et si au début Becca craignait de devoir affronter les yeux désapprobateurs, remplis de soupçons pensait-elle, de leur père, maintenant elle accueillait cette menace par un soupir de lassitude et s’endormait sans ennui. Ruty elle, ne voyait pas venir le sommeil. C’est avec les images de sa sœur embrassant les garçons du quartier qu’elle se torturait, et c’est avec la pensée de se confesser pour elle auprès du Père Simon qu’elle réussissait à retrouver la paix jusqu’au lendemain soir.

Son amitié avec l’homme d’Eglise s’était développée au fil des années. La famille fréquentait la paroisse du Père Simon depuis que leur nom vivait en ville, depuis trois générations avant les sœurs. Leur mère proposait régulièrement au Père de se joindre à eux pour le repas du soir ; aussi, ce fut un choc pour tous lorsque les parents des deux jeunes filles appréciées de tous disparurent brutalement. Ce drame rapprocha Ruty de l’Eglise tandis qu’il en éloigna Becca.
Depuis, la cohabitation des deux sœurs était devenue électrique et plusieurs fois par mois, à chaque dispute qui suivait les silences annonciateurs, Becca menaçait de quittait la ville et de s’embarquer pour loin, en promettant de ne jamais revenir dans cet endroit maudit dont n’émanait que des odeurs de mort. Alors Ruty ne disait rien, n’encourageait ni ne décourageait, car elle ne connaissait que trop bien cette sensation d’étouffement et de pesanteur, la rareté du souffle, en somme, le retrait de toute énergie vitale que causait l’empathie liée à leur situation et au lieu.

Le matin était d’une fraicheur stimulante. Entre le perron de la maison et la rue, Ruty ferma les boutons de son manteau de laine, en commençant par celui du bas, en hésitant pour celui du haut, peu de temps, avant de le fermer également. Ses talons marquaient à présent le rythme sur le trottoir qui la conduisait en centre ville.
Elle devait passer à la poste, ainsi que chez Madame Deats pour régler sa note d’hier et reprendre une brique de lait pour le chat ; peut-être prendrait-elle quelques gâteaux secs également. Elle pensa à Becca qui lui demandait toujours de ramener une tablette de chocolat noir quand elle descendait en ville et se dit qu’aujourd’hui, elle en glisserait peut-être bien une sur le comptoir. Elle devait également passer saluer les Witman et les Clarks pour les remercier des charmants bouquets qu’ils avaient déposer sur les tombes de père et mère, et enfin revenir à temps pour préparer le repas. Peut-être ce midi Becca reviendra-t-elle manger avec elle…
Cela faisait déjà trois jours qu’elle partait tôt le matin sans un bruit et ne revenait que dans l’après-midi, quand Ruty était de sortie, à l’Eglise ou à la bibliothèque - cela dépendait principalement de son orientation matinale.
La tournure qu’allait prendre sa journée se décidait dès le réveil, bien que parfois le coq semblât changer soudainement de direction, comme un vent d’ouest soudainement rappelé chez lui. Il lui arrivait de croiser le Père Simon à la bibliothèque, la tête baissée sur plusieurs ouvrages, son carnet ouvert devant lui, stylo à la main. Elle se contentait de l’observer quelques instants et retournait explorer les rayons qui lui promettaient toujours des heures où la solitude ne faisait plus ce bruit de casseroles attachées aux chevilles, mais s’évanouissait silencieusement entre les pages et dans les caractères bien trempés qui apparaissaient sous ses yeux dévoreurs.
D’aussi loin qu’elle se souvienne, Ruty avait toujours eu la lecture en adoration. Comme d’autres répondraient qu’ils aimaient à discuter avec leurs amis des nouvelles de la ville si on leur demandait quelle était leur occupation favorite, Ruty répondrait sans hésiter qu’elle préférait plus que tout s’oublier dans la lecture, laisser les personnages agir, parler et rêver pour elle. Voilà une chose dont elle ne rougissait pas.

La veille chez la vieille Madame Deats, Ruty avait croisé le Père Simon tandis qu’elle achetait quelques légumes de saison pour préparer la soupe du soir. Entre les étagères, le panier de légumes au bras et le Père Simon à ses côtés ; cette scène lui remis brusquement en mémoire, comme un éclair sans coup de tonnerre, la soirée où, huit ans plus tôt, elle, sa sœur et leurs parents recevaient le Père à souper. Elle et sa mère faisaient les courses au même endroit où elle se tenait maintenant, face à la même vieille Madame Deats, dont le même chat éternel trainait paresseusement dans la boutique.
« Ho bonjour Père Simon ! » s’était exclamée sa mère. Ce jour-là elle portait un foulard de soie bleu turquoise qui recouvrait presque entièrement sa belle chevelure blonde dont avait héritée Becca. Seules quelques franges dépassaient, par pure coquetterie sans doute pensait-elle à présent.
Le Père Simon les avait salué toutes deux et après quelques paroles d’habitudes, il était invité à souper le soir même. Il ne pouvait refuser une invitation de la part d’une de ses plus fidèles paroissiennes !
Au dîner, ce soir-là, Ruty n’avait rien pu avaler. La cuillère dans l’assiette, elle tournait dans un sens, puis dans l’autre, et quand sa mère lui demandait de bien vouloir finir son assiette elle répondait du bout des lèvres que la soupe était encore trop chaude. Becca et elle étaient assises face au Père Simon, et la comparaison qui pouvait alors exister entre les deux filles ne prêtait pas en sa faveur, pensait Ruty alors, puis elle s’étonnait d’avoir de telles pensées et se retranchait dans le silence. Lorsque leur invité s’adressait à elle, c’est à peine si elle arrivait à articuler quelques phrases, même quand celui-ci entamait une conversation sur les dernières trouvailles qu’il avait eu l’occasion de faire à la bibliothèque. Si Becca, elle, ponctuait ces interventions par de courtes exclamations enthousiasmées, Ruty retenait les titres des livres et se hâtait de sortir de table afin d’aller les noter en haut, dans son carnet de notes.

Sur le trottoir ensoleillé, les ombres des micocouliers en garde fou dansaient au sol et la lumière distillait sa chaleur en tâches d’impression sur le pâle visage de Ruty. La moitié de la matinée s’était écoulée sans qu’elle n’en ressente la fatigue qui l’assaillait pourtant en des journées plus moroses. Un coup d’œil sur sa montre lui apprit que dix heures étaient passées, et les impératifs collés aux semelles la firent sourire. Elle se sentait légère sans pouvoir en expliquer les raisons. Pour une fois, elle allait se contenter d'apprécier le renouveau, aussi éphémère se montrerait-il, elle n'anticiperait pas ses déceptions. C'était si rare...
Les Witman n’habitaient pas dans le centre et à l’opposé de la maison, aussi l’idée lui vint d’utiliser un taxi pour la première fois depuis des années, plutôt que le bus dont l'arrêt l'obligerait à revenir sur ses pas et à repasser devant la petite épicerie. Deux fois seulement elle avait eu l’occasion de se faire conduire de cette façon, mais les souvenirs ne demandaient qu’à s’évanouir et la journée n’était pas au passé. La rue principale était fréquentée ; elle dut marcher encore une dizaine de minutes avant qu’un taxi ne se libérât et l’invite à se mettre à l’abri du vent frais qui se levait.
Elle se blottit contre la portière droite, côté soleil pour en recevoir la chaleur transparente à travers la vitre derrière laquelle la foule s’affairait tranquillement, comme des mannequins de cire prenant vie sous ses yeux, comme un printemps avant l’heure derrière les parois de verre.
Ruty sortit les lunettes de soleil de son sac, les deux ayant autrefois appartenu à sa mère sans que ce genre de succession lui soit pourtant dérangeant, bien au contraire. Si elle avait écouté Becca, tous les objets personnels de leurs parents seraient partis chez les revendeurs et marchés aux puces. Elle préférait porter les souvenirs que de les vendre aux plus offrants des inconnus.
Le taxi prit la troisième avenue sur la droite et dut prendre à gauche pour sortir du centre ville en longeant les entrepôts Schuman jusqu’au chemin de fer. Il fallait ensuite couper la ligne du train et s’engager dans les premiers lotissements, où vivaient les Witman, proches voisins des Clarks. Un alignement de maisons blanches, construites sur le même modèle, sur plusieurs kilomètres.
Peut-être croiserait-elle les deux familles ensemble pensait Ruty. Il n’était pas rare qu'elles s’invitent à déjeuner où se rencontrent pour bavarder chez les uns ou chez les autres. Et Bien qu’elle ne les vit pas aussi régulièrement qu’au temps de ses parents, Ruty avait gardé contact avec ces vieux amis de la famille dont elle se savait la bienvenue à tout moment.
Aux entrepôts, le nez à la fenêtre, col relevé et lunettes au nez, elle vit se rapprocher au coin de l’œil un couple aux valises ballantes. C’est à la chevelure blonde lumineuse, au manteau noir et large, coupé court, et à la mallette de cuir que son sourire muet s’effaça, comme si un épais nuage gris venait obscurcir ce soleil réchauffant et donner la chair de poule à ses membres inondés de clarté la minute précédente.
Sans demander au chauffeur de ralentir ou de s’arrêter au carrefour, Ruty lui glissa, dans un souffle à peine audible, sans pouvoir décrocher son regard des entrepôts nus qui défilaient maintenant, de bien vouloir la reconduire en ville.
Laissant dans la vitre arrière la photographie fugace de ce couple sur le départ dans la fraicheur d’une fin d’hiver tant attendue, Ruty sentit qu’aujourd’hui était un jour à se rendre à l’église, et savait qu’une fois le déjeuner préparé, elle n’aurait plus jamais à se demander si la gamelle de Perry avait été remplie.

 

Par Fake - Publié dans : nouvelles
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