Mardi 4 mai 2010 2 04 /05 /Mai /2010 16:48

 

 

Comme depuis le premier jour de chantier, Nils portait la salopette que le patron nous avait donnée à notre première rencontre mais je n'en avais jamais vu d'aussi usée que la sienne. Depuis quelque temps déjà, le patron ramenait tous les jours de nouveaux clients au bureau. Ni moi ni les autres gars ne savions d'où il les sortait et personne ne cherchait à le savoir. À l'embauche, McGuilty passait derrière sa vitre au fond de la salle, suivi de deux ou trois hommes qui n'étaient pas du coin. Ça se repérait facilement à leur costume bien porté et au rictus gravé sur leur visage. Même chez Molly's le patron ne tenait pas un sourire pareil. Entre les camionnettes et les outils de travail, impossible de rater ce sourire là.

 

Tout comme personne ne pouvait rater l'arrivée de Nils à l'entrepôt de matériel. Aucun de nous ne regardait plus l'horloge que McGuilty avait accrochée à la porte des vestiaires ; quand Nils débarquait enfin, il était dans le même état que la veille.

Chacun ses affaires, c'était l'avis de tous ; mais tant qu'on ne se faisait pas engueuler pour Nils, toute l'équipe l'attendait pour partir avec la camionnette.

« V'là qu'le patron va nous coller un nouveau chantier. Tu vas voir comme j'te l'dis John, un foutu chantier de plus... et on est pas encore au pub, j'le sens bien. »

 

De notre équipe c'était Nils le plus râleur. Il avait choppé un sale caractère et donnait son avis sur tout. Ça lui avait valu de sacrées soirées, pas comme à l'époque où il ne décollait pas de son banc, caché derrière son verre de bière.

 

Depuis nos premiers souvenirs d'école, Nils avait toujours couru après Bonnie. C'était la plus jolie fille du coin, et on s'était tous étonnés qu'elle s'encanaille avec Nils. Depuis qu'on travaillait ensemble pour McGuilty, du lundi au samedi, chaque semaine, et avant que Bonnie mette les bouts, Nils portait une salopette toujours impeccable. S'il n'était pas le dernier à partir du boulot, il n'aurait pas raté l'heure de l'embauche en vingt-trois ans de chantier. Maintenant que la situation de Nils avait changé, le patron ne s'adressait plus à lui de la même façon. Et ça, tout le monde l'avait remarqué. Les gars me disaient parfois combien Nils les fatiguait, avec sa grande gueule et son regard de dingue, mais qui aurait osé lui jeter la pierre ?

Je m'attendais souvent à ce que McGuilty demande à Nils de le rejoindre dans la pièce du fond. À part pour les embauches, les soucis de paye et les virements, personne ne mettait jamais les pieds dans le bureau du patron.

 

Notre contremaitre Larry grillait une cigarette près de la portière alors que nous étions sur le point de monter dans les véhicules. Il marmonna les directives habituelles, puis nous pria de faire attention aux nouveaux poteaux et de toujours ranger les visseuses dans leur boîte, qui, il nous le rappelait, appartenaient à la société Guiltimburg.

A la pause de midi Larry disparut pour de bon. Éric, arrivé dans l'équipe depuis peu, était le premier à reboutonner sa salopette, signe qu'il était l'heure de reprendre le boulot. Quand tous les gars rangèrent leur casse-croûte, Nils jeta à terre le papier qui enveloppait son sandwich et on retourna suer sur le terrain.

« J't'assure John il prépare quelque chose. On s'ra pas au pub pour dix heures c'est sûr. »

Nils s'alluma une cigarette. Je voyais sa main droite s'agiter dans sa poche. Il cracha en direction de l'entrepôt, écrasa son mégot sous ses chaussures de chantier, usées jusqu'à la semelle, et se remit au travail, marmonnant toujours dans sa barbe qu'il n'avait pas coupée depuis bien trois semaines.

« Bon sang John, encore une foutue journée... »

 

Je devais rejoindre Nils à neuf heures précises avant d'aller au pub. A huit heures cinquante, le croisement des vieux chemins de fer apparut sur ma route. Nils était déjà là, une main dans sa poche de jean, l'autre tenant une cannette de bière ; je stoppais la camionnette. Sans avoir revu McGuilty ou Larry de la journée, nous avions tous quitté le chantier cinq minutes avant l'heure, sauf Eric qui tenait à ranger le matériel correctement.

La paye n'arrivait que dans deux jours mais Nils n'en faisait qu'à sa tête. Il n'arrêtait pas de râler sur le chemin du retour comme quoi le patron allait nous coller un nouveau chantier sur le dos, qu'il allait retirer de nos salaires à tous les trois poteaux et le pieu qu'on avait cassés la semaine dernière. Maintenant qu'il pouvait s'envoyer ses bières tranquillement, Nils avait oublié le chantier.

« Ce soir John, crois-moi, j'parle à la p'tite Maggy. Faudra pas compter sur moi pour la conversation du retour, c'est comme j'te l'dis. »

Il riait en jetant sa cannette loin derrière les rails.

Je hochais la tête. Nils déchira un nouveau pack et en sortit deux nouvelles bières, tièdes. Il m'en passa une et ouvrit aussitôt la sienne.

 

Je me souviens qu'au temps de nos pères des wagons circulaient encore sur les rails rouillées. Les vieux qui avaient connus l'âge d'or de la ville répétaient sans cesse qu'avec le passage du train, le travail n'était pas le même. Nous ne connaissions pas autre chose que les chantiers de Guiltimburg ; beaucoup s'en contentaient sans chercher ailleurs.

Nils et moi avions commencé à travailler à quinze ans. Depuis, on avait jamais quitté les chantiers. Il arrivait que McGuilty nous envoie dans des villes voisines, construire ou rénover une bâtis. On se retrouvait alors à trois ou quatre, souvent avec les plus anciens et expérimentés, dans une ville inconnue dont on ne visitait que le pub.

 

« Ce soir j'le sens, j'vais repartir avec elle. »

Je le laissais finir sa phrase. Sa main libre s'agitait dans la poche de son jean, et debout comme ça entre les réverbères et les phares de la camionnette, je crois bien que Nils ne pensait plus du tout à la petite Maggy.

 

Je garais la camionnette sur le parking déjà à moitié plein de chez Molly's. « A moitié vide » disait Nils. Tout comme son premier verre quelques secondes après que Molly lui ait servi.

« Elle est pas là Maggy ? » Nils était impatient.

Depuis que Bonnie était partie avec les gamins, Nils avait connu quelques petites du coin. Les gars du chantier le charriaient lourdement sur ses conquêtes, mais Nils restait de marbre face aux moqueries. Je me disais parfois que cette tristesse qui était apparue dans les yeux de Nils ne devait pas être étrangère à son petit succès. Souvent les filles d'ici se montraient très compréhensives avec les malheureux, mais depuis plusieurs mois, pour Nils, c'était le calme plat.

 

Avant que Molly ne réponde, je pris mon verre et m'éloignai vers Roger et Aengus, deux anciens du chantier déjà accoudés au comptoir. Ils étaient de la première équipe fondée chez McGuilty, et pour accomplir autant de boulot et être tous les soirs au pub, on les respectait beaucoup. Roger nous payait régulièrement la première bière du matin, avant d'attaquer le boulot, mais Nils était rarement sur pied pour l'heure du petit déjeuner.

Que Maggy vienne ou pas, tout le monde ici savait que Nils sortirait du pub sur les genoux, à gueuler contre toutes les bonnes femmes de ce foutu pays. Je saluais les gars, et je me demandais si ce soir encore j'aurais à nettoyer ma camionnette pour couvrir les sales dégâts de Nils. Ce n'était pas que je lui en voulais de se comporter comme ça, mais je ne voudrais pas penser que Bonnie avait eu raison de se tirer. Que ce soit pour une histoire de bonne femme ou pas, et ça me regardait pas plus que le reste, on ne devrait pas laisser un type s'enliser dans sa propre boue. En tout cas, c'est ce que je pensais, et maintenant que tout le monde commencer à tourner le dos à Nils, j'aimerais pas voir les choses autrement.

Par Fake - Publié dans : nouvelles
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